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Politique

Étienne Tshisekedi wa Mulumba : le sphinx qui n’a jamais régné mais n’a jamais cédé

Portrait de l’opposant historique congolais, fondateur de l’UDPS, trois fois Premier ministre et père d’un président

Étienne Tshisekedi s’adressant à ses partisans lors d’un meeting à Bukavu en 2011

Le 1er février 2017, Bruxelles. Un homme de 84 ans s’éteint dans une chambre d’hôpital, loin de son pays, loin de Kinshasa, loin du Palais de la Nation qu’il n’a jamais occupé. Étienne Tshisekedi wa Mulumba meurt d’une embolie pulmonaire, emportant avec lui plus d’un demi-siècle de combat politique. Le lendemain, à Kinshasa, les rues se vident. Les marchés se taisent. Les militants de l’UDPS pleurent un homme qu’ils appelaient « le Président » — un titre qu’il n’a jamais porté officiellement, mais que des millions de Congolais lui ont attribué.

L’enfant du Kasaï devenu premier docteur en droit du Congo

Étienne Tshisekedi wa Mulumba naît le 14 décembre 1932 à Kananga — alors Luluabourg, au cœur du Congo belge. Issu du peuple Luba, il grandit dans cette région centrale du pays, entre les savanes du Kasaï et l’effervescence des luttes anti-coloniales. Brillant élève, il poursuit ses études au Kasaï-Occidental puis à Léopoldville, où il intègre l’Université Lovanium, la seule université francophone d’Afrique centrale à l’époque.

Vue aérienne de l’Université Lovanium à Léopoldville en 1959
L’Université Lovanium en 1959, où Étienne Tshisekedi deviendra le premier docteur en droit du Congo — Photo : Impartial, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

En 1961, il devient le premier docteur en droit du Congo indépendant. Un titre qui n’est pas anodin : dans un pays en construction, la formation juridique de Tshisekedi fera de lui le conseiller, le rédacteur, le stratège de tous les textes fondateurs — constitutions, manifestes, programmes. L’homme de la loi, dans un pays qui en manquait cruellement.

Le mobutiste de la première heure

L’histoire retiendra Tshisekedi comme l’opposant éternel. Mais elle oublie trop souvent qu’il fut d’abord un proche de Mobutu. En septembre 1960, à peine sorti de l’université, l’étudiant en droit est propulsé commissaire adjoint à la Justice dans le Collège des Commissaires généraux, ce gouvernement provisoire mis en place par le colonel Mobutu après l’éviction de Patrice Lumumba.

Ce rôle initial laissera des traces. Des historiens — Jean Mpisi, Ludo de Witte — l’accusent d’avoir pris part à l’extradition de plusieurs partisans de Lumumba vers le Sud-Kasaï sécessionniste, les livrant à une mort certaine. Une lettre datée du 23 décembre 1960, adressée à Albert Kalonji, chef sécessionniste du Sud-Kasaï, fait état de son contentement quant à l’incarcération des « principaux lieutenants du crapaud Patrice Lumumba » et de leur extradition « aux fins de leur faire subir un châtiment exemplaire ». Ce document, ressurgi en 1993, hantera toute sa carrière.

Entre 1961 et 1965, Tshisekedi gravit les échelons : recteur de l’École nationale de droit et d’administration (ENDA), commissaire aux comptes à la Banque nationale du Congo, puis ministre de l’Intérieur et des Affaires coutumières en 1965. En 1967, au conclave de N’Sele, il co-rédige avec Mobutu, Justin Bomboko et Singa Udjuu le manifeste fondateur du Mouvement populaire de la Révolution (MPR) — le futur parti unique. Le juriste aide à structurer le système qui étouffera le Congo pendant trois décennies.

Le 2 juin 1966, en tant que ministre de l’Intérieur, il déclare à propos de l’exécution de quatre hauts fonctionnaires accusés de complot — les futurs « Martyrs de la Pentecôte » — : « L’action pénale ne doit pas toujours être répressive, mais préventive : il faut prévenir tous ceux qui étaient dans le coup, et ceux qui attendaient leur tour, pour qu’ils puissent voir avec quelle sévérité on punit ce genre d’infraction. »

La rupture, pourtant, viendra. Le massacre des étudiants de Lovanium le 4 juin 1969 — trente morts lors d’une manifestation pacifique — marque la séparation définitive entre Tshisekedi et le régime. L’imposition du parti unique achève de le pousser dans l’opposition : il avait rédigé le manifeste de N’Sele avec l’espoir d’un système bipartite, et non d’un monolithisme politique.

La Lettre des 13 et la naissance de l’UDPS

En décembre 1980, Tshisekedi et douze autres parlementaires rédigent une lettre ouverte au Maréchal-Président Mobutu. Ce texte, devenu célèbre sous le nom de « Lettre des 13 parlementaires », dénonce la dictature, les violations des droits de l’homme et la toute-puissance du MPR. L’acte est fondateur. Tous les signataires sont arrêtés, déchus de leurs mandats et privés de leurs droits civiques pour cinq ans.

Le 15 février 1982, Étienne Tshisekedi et ses compagnons de lutte créent l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS). C’est la première organisation d’opposition structurée au Zaïre de Mobutu. Le parti sera légalisé tardivement, en 1990, après que Mobutu aura cédé à la pression internationale.

Entre 1983 et 1991, Tshisekedi vit un calvaire : arrêté six fois, relégué en novembre 1983 dans son village natal de Mupompa avec son épouse Marthe Kasalu et leurs enfants, assigné à résidence surveillée, torturé. En novembre 1983, il est exilé intérieur avec toute sa famille dans ce village du Kasaï, sans électricité, sans route, sans infrastructures. Les enfants Tshisekedi — dont le jeune Félix — grandissent dans cette relégation, marqués à jamais par la persécution.

Makanda Mpinga, Étienne Tshisekedi, Joseph Ngalula et Kanana Tshongo détenus sous le régime Mobutu
Makanda Mpinga, Étienne Tshisekedi, Joseph Ngalula et Kanana Tshongo, cofondateurs de l’UDPS, en détention sous le régime Mobutu — Photo : UDPS (auteur inconnu), CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Pourtant, Tshisekedi ne cède pas. En 1991, après quatorze mois d’assignation, il entame une tournée politique en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest qui l’érige en figure internationale de l’opposition au maréchal-président.

Trois fois Premier ministre, trois fois évincé

La période d’instabilité du début des années 1990 offre à Tshisekedi la primature — mais à chaque fois, le pouvoir lui échappe.

Première fois : du 29 septembre au 1er novembre 1991. Mobutu le nomme unilatéralement Premier ministre, sans le consulter. Tshisekedi décline d’abord, puis accepte quand la désignation est confirmée par consensus unanime au Palais de Marbre le 30 septembre. Mais dès la première semaine, Mobutu empêche le gouvernement de fonctionner.

Deuxième fois : le 15 août 1992, la Conférence nationale souveraine l’élit Premier ministre. Son programme, selon la journaliste Colette Braeckman, se résume à « refaire les routes ». Rien n’émerge, ni une école, ni un dispensaire. Il se rend impopulaire. Les Occidentaux lui préfèrent Kengo wa Dondo. En février 1993, en contradiction avec les résolutions de la Conférence nationale, Mobutu le démet de ses fonctions.

Troisième fois : du 2 au 9 avril 1997. Le Parlement de transition le réhabilite. Mobutu, malade, accablé, sous la pression de la guerre, y souscrit formellement. Mais le 9 avril, les forces armées mobutistes l’empêchent physiquement de rejoindre son bureau de travail. Le 16 mai, Mobutu fuit le pays. Le 17, Laurent-Désiré Kabila prend Kinshasa. Tshisekedi n’est plus Premier ministre.

Trois primatures, quelques semaines au pouvoir effectif. L’homme qui voulait gouverner n’a jamais vraiment pu gouverner.

L’opposant des Kabila : le même combat, autre adversaire

Sous Laurent-Désiré Kabila, puis sous Joseph Kabila, Tshisekedi reste dans l’opposition. En mars 1998, une commission le déchoit de ses droits politiques pour son rôle dans l’assassinat de Lumumba. En 2003, il refuse d’entrer dans le gouvernement de transition — un boycott qui isole l’UDPS mais maintient intacte sa crédibilité d’opposant pur.

Il boycotte le référendum constitutionnel de 2005 et les élections de 2006 — les plus démocratiques de l’histoire congolaise — avec peu de succès. À l’inverse, en 2011, il se présente face à Joseph Kabila. Arrivé deuxième avec 32 % des voix, il dénonce les fraudes, se proclame président élu et prête serment depuis sa résidence de Limeté — un geste contesté mais qui cristallise autour de lui la colère de millions de Congolais.

Foule de partisans de l’UDPS rassemblée à Bukavu pendant la campagne présidentielle de 2011
Meeting d’Étienne Tshisekedi à Bukavu pendant la campagne présidentielle de 2011 — Photo : VoteTshisekedi, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Après cette élection contestée, il raye du parti les députés UDPS qui ont siégé au Parlement malgré l’interdiction. L’homme n’accepte pas le compromis. Il est le « sphinx de Limeté » — inflexible, silencieux, mais toujours debout.

L’exil, le retour, le Rassemblement

En juillet 2014, la santé défaille. Tshisekedi est évacué vers la Belgique. Pendant deux ans, il disparaît quasi totalement du paysage médiatique. Seules de rares vidéos montrent un homme affaibli, les traits tirés, mais la voix toujours ferme.

Puis, le 27 juillet 2016, l’explosion. À son retour à Kinshasa, une foule immense l’accueille à l’aéroport de N’Djili et longe tout le parcours jusqu’à Limeté. Des centaines de milliers de personnes, en liesse, en larmes, brandissant le drapeau de l’UDPS. Le sphinx n’a rien perdu de sa capacité de mobilisation. À 83 ans, il est toujours l’homme que le peuple attend.

Partisans d’Étienne Tshisekedi rassemblés à l’aéroport de N’Djili pour son retour à Kinshasa
Les partisans d’Étienne Tshisekedi venus l’accueillir à l’aéroport de N’Djili à son retour à Kinshasa — Photo : Top Congo FM / VOA, Public domain, via Wikimedia Commons.

De juin à décembre 2016, il fédère les forces d’opposition au sein du Rassemblement, créé à Genval en Belgique. Il mène les négociations avec le camp Kabila — le fameux « dialogue politique » — tout en refusant d’y participer directement. Il boude le dialogue officiel, qualifié de mascarade, et exhorte le président à respecter la Constitution : « Le 20 décembre, la maison doit être libre. »

Le 31 décembre 2016, l’Accord de la Saint-Sylvestre est signé sous médiation de la CENCO. Il prévoit la tenue d’élections libres et transparentes, et la sortie de Joseph Kabila du pouvoir. Tshisekedi ne signe pas en personne — il est évacué d’urgence à Bruxelles après un malaise — mais son empreinte est sur chaque ligne du texte.

La mort avant la victoire

Le 1er février 2017, Étienne Tshisekedi s’éteint à Bruxelles. Il ne verra jamais son fils Félix devenir président. Il ne verra jamais les élections du 30 décembre 2018. Il ne verra jamais le pays basculer — enfin — vers une alternance pacifique.

Signature du livre de condoléances à la suite du décès d’Étienne Tshisekedi
Signature du livre de condoléances par un représentant des Nations unies après le décès d’Étienne Tshisekedi — Photo : Cherno Jallow / MONUSCO, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons.

Sa mort bloque le processus de sortie de crise. Son corps reste conservé dans un funérarium près de Bruxelles pendant plus de deux ans, l’imbroglio politique congolais rendant impossible son rapatriement. Kabila et l’UDPS se disputent l’organisation des funérailles nationales. Ce n’est que le 30 mai 2019 — quatre mois après l’accession de Félix Tshisekedi à la présidence — que le corps du vieux lion est enfin rapatrié à Kinshasa, accueilli par une foule immense au stade des Martyrs. Son inhumation a lieu le 1er juin 2019.

L’héritage : un pays, un parti, un fils

Que reste-t-il d’Étienne Tshisekedi ? Un parti, l’UDPS, qui reste la colonne vertébrale de la politique congolaise. Un fils, Félix, devenu le cinquième président de la République — accomplissant enfin le rêve que le père n’a pas pu réaliser. Un héritage idéologique : la non-violence, le refus du compromis, la défense de l’État de droit.

Mais l’héritage est aussi ambigu. Les critiques rappellent ses origines mobutistes, sa lettre sur les lumumbistes, son incapacité à gouverner quand il en a eu l’occasion, son refus systématique de participer aux transitions — un refus qui a parfois laissé le champ libre à d’autres. Le sphinx a été un opposant admirable ; il n’a pas été un bâtisseur.

Ce que son parcours nous dit

L’histoire d’Étienne Tshisekedi n’est pas celle d’un héros sans tache. C’est l’histoire d’un homme qui a traversé toutes les phases du Congo moderne — de la décolonisation à la dictature, de la Conférence nationale aux guerres, du multipartisme aux crises électorales — et qui, à chaque fois, a choisi le camp de l’opposition. Pas toujours par vertu ; parfois parce que le pouvoir le lui refusait. Mais toujours avec une constance qui force le respect.

Il fut ministre de Mobutu avant de devenir son adversaire. Il fut Premier ministre sans jamais pouvoir gouverner. Il fut candidat présidentiel sans jamais être déclaré vainqueur. Il fut « le Président » sans jamais entrer au Palais de la Nation.

Et pourtant — ou peut-être précisément à cause de cela —, il est la figure politique la plus durable que la RDC ait connue. Les régimes sont tombés, les présidents sont passés, les guerres ont ravagé l’Est, l’économie s’est effondrée. Tshisekedi était toujours là. En prison, en résidence surveillée, en exil, à l’hôpital. Toujours debout.

Le 30 mai 2019, quand le cercueil d’Étienne Tshisekedi a traversé Kinshasa pour la dernière fois, les foules ont pleuré un homme qui n’a jamais eu le pouvoir — mais qui n’a jamais été vaincu.

Étienne Tshisekedi wa Mulumba, né le 14 décembre 1932 à Kananga (Kasaï). Premier docteur en droit du Congo (Université Lovanium, 1961). Trois fois Premier ministre du Zaïre (1991, 1992-1993, 1997). Fondateur et président de l’UDPS (1982-2017). Marié à Marthe Kasalu, père de cinq enfants dont Félix Tshisekedi, président de la RDC depuis 2019. Mort le 1er février 2017 à Bruxelles. Inhumé à Kinshasa le 1er juin 2019.

Sources : Wikipédia, BBC Afrique, GRIP (Clément Hut), Fondation Étienne Tshisekedi, Le Monde, Jeune Afrique, Colette Braeckman, International Crisis Group.


Photo de couverture : Étienne Tshisekedi s’adressant à ses partisans lors d’un meeting à Bukavu en 2011 — VoteTshisekedi, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.