Effata RDCPortail officiel Chargement du portail…

Politique

Judith Suminwa Tuluka : la femme qui fait entrer la RDC dans une nouvelle ère

Portrait de la première femme Première Ministre de l’histoire de la République démocratique du Congo

La Première ministre Judith Suminwa Tuluka devant le drapeau de la République démocratique du Congo

Le 1er avril 2024, Kinshasa retient son souffle. Sur les ondes de la radio-télévision nationale, une voix féminine annonce ce que personne n’avait encore entendu depuis l’indépendance du pays, en 1960 : une femme, Judith Suminwa Tuluka, est nommée Première Ministre de la République Démocratique du Congo. L’événement est historique. Dans un pays où la politique a toujours été l’apanage des hommes, cette nomination ouvre une brèche — immense, symbolique, et lourde de promesses.

Des racines congolaises, une formation belge

Judith Suminwa Tuluka est née le 19 octobre 1967 dans la province du Kongo Central, au sud-ouest du pays. C’est là, dans cette terre bordée par l’océan Atlantique et le fleuve Congo, que se forge son enracinement congolais. Mais c’est en Belgique qu’elle construit son armature intellectuelle.

Le fleuve Congo et le pont de Matadi dans la province du Kongo Central
Le fleuve Congo et le pont de Matadi, dans la province du Kongo Central — Photo : Χρίστος Ιμμανοελ, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Diplômée d’un graduat en comptabilité de l’École de promotion et de formation continue (EPFC) de Bruxelles, elle enchaîne avec une licence en sciences économiques appliquées, spécialisation gestion financière, aux Facultés universitaires catholiques de Mons. Elle couronne ce parcours par un master en sciences du travail, orientation « travail dans les pays en développement », à l’Université libre de Bruxelles (ULB). Un profil hybride, à la croisée de la rigueur comptable, de la macroéconomie et des enjeux de développement — qui ne cessera de guider ses choix professionnels.

De Citibank aux Nations unies : une carrière qui ne suit pas les sentiers battus

De retour au Congo en décembre 1997, Judith Suminwa fait ses premiers pas dans le secteur bancaire chez Citibank. L’expérience est brève mais formatrice. Elle rejoint ensuite le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) comme experte nationale pour la Cellule de coordination humanitaire. Là, elle est confrontée aux réalités du terrain : déplacements, crises, urgences humanitaires dans l’Est du pays.

Pendant deux ans, elle dirige un projet de réforme de l’armée et un autre sur la réforme de la police aux Comores. Des missions sensibles, dans des contextes de sortie de crise, qui lui apprennent la navigation en eaux troubles. De retour à Kinshasa, elle intègre le ministère du Budget comme conseillère en charge de la Cellule du changement climat des affaires, avant de retrouver le PNUD comme coordinatrice du Programme du pilier gouvernance et renforcement de la démocratie pendant quatre ans.

C’est en avril 2020 que la politique l’attrape vraiment : elle est nommée coordonnatrice adjointe du Conseil présidentiel de veille stratégique (CPVS), un organe rattaché directement à la présidence de la République. Une position de confiance, au plus près du pouvoir.

Ministre du Plan : le banc d’essai

Le 24 mars 2023, Judith Suminwa Tuluka est nommée Ministre d’État, Ministre du Plan dans le Gouvernement Sama Lukonde II. Elle y pilote la planification stratégique du pays, la coordination des politiques publiques et les grandes réformes économiques. Ce portefeuille, souvent perçu comme technique, lui donne pourtant une visibilité considérable : c’est elle qui articule la vision de développement du pays, qui chiffre les ambitions, qui traduit en programmes les promesses présidentielles.

Judith Suminwa Tuluka, alors ministre d’État chargée du Plan, en novembre 2023
Judith Suminwa Tuluka, alors ministre d’État, ministre du Plan, en novembre 2023 — Photo : Ambassade du Japon en RDC, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.

En quatorze mois au ministère du Plan, elle se forge une réputation de rigueur et de discrétion. Pas de déclarations tonitruantes, pas de débats médiatiques : du travail, des chiffres, des cadres logiques. Une approche qui conforte le Président de la République, Félix Tshisekedi.

Le 1er avril 2024 : l’histoire bascule

Quand Jean-Michel Sama Lukonde démissionne de la primature le 21 février 2024, les spéculations vont bon train. Noms circulent, alliances se recomposent. Mais le 1er avril, le président Tshisekedi tranche : Judith Suminwa Tuluka est nommée Première Ministre. Première femme à occuper ce poste depuis la création de la fonction.

Ses premiers mots à la presse sont à la fois mesurés et ambitieux : « Je suis consciente de la grande responsabilité qui est la mienne et j’ai indiqué au Chef de l’État qu’il pouvait compter sur ma loyauté pour l’aider à mener à bien le développement de notre pays. La tâche est grande, les défis sont immenses. »

Son gouvernement, constitué de 54 ministres — contre 57 sous son prédécesseur —, est investi le 11 juin 2024 par l’Assemblée nationale.

La Première ministre Judith Suminwa lors d’un conseil des ministres
La Première ministre Judith Suminwa lors d’un conseil des ministres, en 2025 — Photo : Marceloluk022, CC0, via Wikimedia Commons.

Des défis titanesques

Judith Suminwa prend les commandes dans un contexte extrêmement tendu. À l’Est du pays, les combats font rage au Nord-Kivu face au groupe rebelle M23, soutenu par le Rwanda. Des centaines de milliers de déplacés s’entassent dans des camps précaires autour de Goma. La question sécuritaire domine tout.

Déplacés marchant sur une route à l’entrée de Goma, dans le Nord-Kivu
Des déplacés fuyant les combats arrivent en périphérie de Goma, dans le Nord-Kivu — Photo : MONUSCO Photos, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons.

Sur le plan économique, la RDC fait face à une inflation galopante, une monnaie sous pression, un taux de change défavorable et une population qui peine à joindre les deux bouts. La promesse de créer 2,6 millions d’emplois, formulée par la Première Ministre, sonne comme un défi vertigineux dans un pays où le secteur informel emploie la grande majorité des actifs.

L’assainissement des villes — Kinshasa en tête —, le rétablissement de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire, et la réforme de l’administration publique complètent un tableau qui donnerait le tournis à n’importe quel dirigeant.

Une femme, une mère, un symbole

Au-delà de la fonction, c’est le symbole qui frappe. Dans un pays où les femmes restent largement sous-représentées dans les sphères de décision, la nomination de Judith Suminwa Tuluka envoie un message puissant. Les organisations de femmes congolaises saluent un « changement de narratif ». L’ancien vice-gouverneur de Kinshasa, Gecoco Mulumba, félicite « le Chef de l’État Félix Tshisekedi, champion de la masculinité positive, pour cette décision stratégique ». Patrick Muyaya,  Ministre de la Communication, parle de « première dans notre histoire ».

Judith Suminwa accueillant la commissaire européenne Jutta Urpilainen à Kinshasa
Judith Suminwa reçoit la commissaire européenne aux Partenariats internationaux, Jutta Urpilainen, en octobre 2024 — Photo : Jennifer Jacquemart / Union européenne, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.

Faida Mwangilwa, figure de la société civile, résume l’attente : « Nous voulons la voir gouverner autrement. Les hommes ont toujours géré. Et c’est la première fois qu’une femme va le faire. Et pour cette première fois, on doit voir la différence. »

Mariée à Roger Tuluka, mère de deux enfants — un fils et une fille —, Judith Suminwa incarne une forme de gouvernance qui ne sépare pas la vie publique de l’empathie maternelle. Dans les rues de Kinshasa, les femmes espèrent qu’elle saura « avoir pitié » de celles qui souffrent dans l’Est, « se soucier des enfants », et comprendre la « surchauffe des prix au marché ».

Membre de l’UDPS : l’ancrage politique

Judith Suminwa Tuluka est membre de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti du président Tshisekedi. Cet ancrage n’est pas anodin. À la Direction générale du parti, dès le lendemain de sa nomination, elle réitère son engagement : « Je ne suis pas venue pour m’enrichir, mais plutôt pour travailler. Mais nous avons besoin de tout le monde pour travailler dans la paix et l’unité. Faites-moi confiance et faites confiance au chef de l’État, tout ira bien. »

Une loyauté affirmée, mais aussi une promesse de transparence qui sera scrutée à la loupe par une opinion publique congolaise souvent déçue par les élites.

Ce que son parcours nous dit

Ce portrait n’est pas celui d’une femme politique de carrière qui aurait gravi les échelons à force de compromis et de réseaux. C’est celui d’une technocrate de haut vol, passée par la banque, l’ONU, le ministère du Budget et la présidence, qui a construit sa légitimité sur la compétence et la discrétion — deux qualités rarement réunies dans la politique congolaise.

Son parcours dit aussi quelque chose de la RDC d’aujourd’hui : un pays capable, parfois, de surprendre. Capable de confier la plus haute fonction gouvernementale à une femme originaire du Kongo Central, passée par les universités belges et les programmes de l’ONU, plutôt qu’à un baron de la politique kinois.

Les défis restent colossaux. La guerre à l’Est n’attend pas. L’inflation n’attend pas. Les déplacés n’attendent pas. Mais pour la première fois de l’histoire du pays, c’est une femme qui est aux commandes. Et ce simple fait — ce fait historique — a déjà changé quelque chose.

Judith Suminwa Tuluka, née le 19 octobre 1967 au Kongo Central. Première ministre de la RDC depuis le 12 juin 2024. Membre de l’UDPS-Tshisekedi. Mariée, deux enfants.

Sources : Wikipédia, BBC Afrique, Actualité.cd, Banque mondiale, TV5MONDE.


Photo de couverture : La Première ministre Judith Suminwa Tuluka devant le drapeau de la République démocratique du Congo — Cabinet du Premier ministre du Japon, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.