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Politique

Félix Tshisekedi Tshilombo : le fils de l’opposition devenu président de la République

Portrait du cinquième président de la République démocratique du Congo, réélu pour un second mandat

Le président Félix Tshisekedi devant le drapeau de la République démocratique du Congo

Le 24 janvier 2019, au Palais de la Nation à Kinshasa, un homme prête serment devant la nation. Il s’appelle Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo. Ce jour-là, la République démocratique du Congo vit sa première alternance politique pacifique depuis l’indépendance, en 1960. Derrière cet événement historique, il y a un homme, un nom, un héritage — et une promesse : celle de bâtir un Congo nouveau.

L’enfant de l’opposition

Félix Tshisekedi est né le 13 juin 1963 à Léopoldville — l’actuelle Kinshasa — dans une famille qui ne connaîtra pas la tranquillité. Il est le troisième des cinq enfants d’Étienne Tshisekedi et de Marthe Kasalu. Son père, Étienne, fonde l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) en 1982, et en fait le principal parti d’opposition au régime de Mobutu Sese Seko, puis à ceux des Kabila, père et fils.

Cet engagement politique a un prix. Au début des années 1980, Mobutu exile la famille Tshisekedi dans le Kasaï, leur région d’origine. Ils y restent confinés jusqu’en 1985, quand le dictateur autorise la mère et les enfants à quitter le pays. Félix a alors 22 ans. Il part pour Bruxelles.

En Belgique, il étudie l’économie et le marketing. Il s’immerge dans la diaspora congolaise, tisse des liens, apprend les arcanes de la politique en exil. Il rejoint l’UDPS et gravit les échelons du parti depuis l’extérieur, devenant secrétaire national chargé des affaires extérieures — un poste stratégique qui lui permet de bâtir un réseau international tout en restant dans l’ombre de son père.

Le poids du nom, le fardeau de la légitimité

Pendant trois décennies, Étienne Tshisekedi incarne la résistance démocratique congolaise. Il n’a jamais accédé à la présidence, malgré des scores électoraux solides — 32 % face à Joseph Kabila en 2011 — et une popularité intacte. En février 2017, le vieux lion disparaît. Sa mort laisse un vide. Et une question : qui reprendra le flambeau ?

Félix n’est pas le choix évident. Albert Moleka, ancien chef d’état-major d’Étienne, le dit crûment à la BBC : « Étienne Tshisekedi s’est montré très sceptique vis-à-vis des capacités de son fils. C’était quelqu’un qui s’est battu pour le peuple et il n’allait pas donner un laissez-passer à son fils. » C’est la mère, Marthe Kasalu, qui pousse pour que Félix reprenne la direction du parti.

En mars 2018, Félix Tshisekedi est élu à la présidence de l’UDPS-Tshisekedi et désigné candidat pour l’élection présidentielle prévue en décembre. Lui-même assume cet héritage avec une phrase qui résonne comme un manifeste : « Je n’ai aucune ambition de rivaliser avec mon père. C’est mon maître, et vous ne rivalisez pas avec lui. Mais je vais faire de mon mieux pour perpétuer son rêve, son rêve d’un pays de droit, d’un Congo meilleur, où nos fils et nos filles peuvent s’épanouir. »

L’élection de 2018 : la victoire et la controverse

Félix Tshisekedi fait campagne sous la bannière de la coalition Cap pour le Changement (Cach), avec Vital Kamerhe comme colistier. Son programme : faire de la lutte contre la pauvreté une « grande cause nationale », augmenter le revenu moyen par personne de 1,25 dollar à 11,75 dollars par jour, reconstruire les infrastructures — d’où son surnom de « Fatshi Béton », contraction de ses prénoms Félix-Antoine Tshisekedi.

Le 30 décembre 2018, les résultats tombent : avec 38,57 % des voix, soit 7 millions de suffrages, il est déclaré vainqueur. Il devance Martin Fayulu (33,68 %) et le candidat du pouvoir sortant, Emmanuel Ramazani Shadary (23,84 %).

Mais la victoire est aussitôt contestée. La Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), forte de ses 40 000 observateurs, affirme que les résultats proclamés ne correspondent pas à ceux constatés sur le terrain. Des fuites de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), obtenues par RFI, le Financial Times et TV5 Monde, suggèrent que Martin Fayulu aurait recueilli entre 62 % et 73 % des voix. Un accord secret entre Tshisekedi et Kabila est allégué : la présidence pour l’un, le contrôle de l’Assemblée nationale et des secteurs régaliens pour l’autre.

Malgré les recours, la Cour constitutionnelle valide les résultats le 19 janvier 2019. Martin Fayulu s’autoproclame président élu et appelle la communauté internationale à ne pas reconnaître la décision. Mais les félicitations affluent — SADC, Afrique du Sud, Kenya, Namibie, Tanzanie. Le 24 janvier, Félix Tshisekedi prête serment. La première alternance pacifique est actée, même si elle porte en elle les fissures de la controverse.

Félix Tshisekedi portant l’écharpe présidentielle lors de sa prestation de serment
Félix Tshisekedi lors de la prestation de serment et de la passation de pouvoir, en janvier 2019 — Photo : Congo Channel TV, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons.

Le premier mandat : la libération puis l’affranchissement

Les premiers mois sont marqués par une cohabitation tendue avec le Front commun pour le Congo (FCC), la coalition de Joseph Kabila, qui contrôle l’Assemblée nationale et le Sénat. Le Premier ministre Bruno Tshibala, issu de l’opposition, peine à gouverner. En mai 2019, Sylvestre Ilunga est nommé Premier ministre — un compromis entre les deux camps.

Puis, en décembre 2020, le tournant : Félix Tshisekedi rompt avec le FCC. Il proclame la fin de la coalition avec le camp Kabila et constitue une nouvelle majorité parlementaire, l’Union Sacrée de la Nation. En avril 2021, le gouvernement Ilunga est renversé. Jean-Michel Sama Lukonde est nommé Premier ministre à la tête d’un gouvernement rénové. Tshisekedi est désormais maître du jeu politique.

Sur la scène internationale : président de l’Union africaine

De février 2021 à février 2022, Félix Tshisekedi préside l’Union africaine. Un poste symbolique, mais stratégique. Il y plaide pour la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU, demandant la création de sièges permanents pour l’Afrique. Il s’engage aussi dans la médiation des conflits continentaux, notamment au Tigré (Éthiopie) et dans l’Est de la RDC.

Félix Tshisekedi et Denis Sassou-Nguesso devant les drapeaux de la RDC et de l’Union africaine
Félix Tshisekedi reçu par le président Denis Sassou-Nguesso, devant les drapeaux de la RDC, du Congo et de l’Union africaine — Photo : VOA / Arsène Séverin, Public domain, via Wikimedia Commons.

D’août 2022 à août 2023, il préside également la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC), où la question sécuritaire de l’Est congolais occupe le centre des débats.

La guerre à l’Est : le défi existentiel

C’est la question qui domine toute la présidence de Tshisekedi. Depuis des décennies, l’Est de la RDC est en proie aux groupes armés — ADF, FDLR, Codeco, et surtout le M23, qui reprend les armes fin 2021 et mène une offensive territoriale majeure dans le Nord-Kivu.

En mai 2021, Tshisekedi décrète l’état de siège dans les provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu, remplaçant l’administration civile par une administration militaire. Il lance un appel à la mobilisation de la jeunesse, permettant le recrutement de milliers de jeunes dans les rangs de l’armée. Des opérations de désarmement et de réinsertion sont initiées.

Sur le plan diplomatique, Kinshasa multiplie les initiatives : processus de Nairobi (dialogue avec les groupes armés), processus de Luanda (médiation angolaise), déploiement d’une force régionale est-africaine — qui se retirera quelques mois plus tard après des tensions avec Kinshasa.

Mais sur le terrain, les résultats sont mitigés. Le 14 novembre 2023, la localité de Kishishe, reconquise quelques mois plus tôt, retombe aux mains du M23. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) recense 6,9 millions de déplacés internes — un record. Kinshasa accuse le Rwanda de soutenir le M23, ce que Kigali nie systématiquement.

Personnes déplacées installées dans un camp de fortune en périphérie de Goma
Des personnes déplacées par les combats dans le Nord-Kivu installées en périphérie de Goma — Photo : MONUSCO Photos, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons.

En campagne pour sa réélection, Tshisekedi monte d’un cran : « Je vais convoquer le Parlement en congrès pour m’autoriser à déclarer la guerre au Rwanda », lance-t-il à la foule de la place Sainte-Thérèse de Kinshasa. Paul Kagame répond deux semaines plus tard : « Ce sont ceux qui la souhaitent pour nous qui en feront l’expérience. » La tension diplomatique atteint un niveau inédit.

L’élection de 2023 : la réélection

Le 20 décembre 2023, Félix Tshisekedi est réélu avec 73,47 % des voix — un score écrasant qui contraste avec les 38 % de 2018. Moïse Katumbi arrive deuxième. Martin Fayulu troisième avec 5,33 %. La Cour constitutionnelle confirme les résultats le 9 janvier 2024.

L’opposition dénonce des irrégularités — « machines à voter dans des domiciles privés » pour Katumbi, refus de recours pour Fayulu qui qualifie la Cour de « politisée et tribalisée ». Mais la contestation postélectorale reste limitée en comparaison de 2018.

Le 20 janvier 2024, Tshisekedi prête serment pour un second mandat au stade des Martyrs de Kinshasa. C’est le début d’une nouvelle étape — et d’une série de défis redoutables.

Le second mandat : une femme à la Primature, cinq priorités stratégiques

Dès le 1er avril 2024, le président pose un geste historique : il nomme Judith Suminwa Tuluka Première ministre — la première femme à occuper ce poste dans l’histoire du pays. Un choix qui marque le second mandat d’une volonté de « changement de narratif » et de masculinité positive.

En août 2026, lors du Conseil de haut niveau sur la sécurité et le développement (CHESD), Tshisekedi fixe cinq priorités pour la deuxième décennie : sécurisation du territoire, relance économique, gouvernance, cohésion nationale et souveraineté stratégique face aux partenariats internationaux — notamment les contrats chinois, dont il souhaite « garantir les intérêts » de la RDC.

Félix Tshisekedi serrant la main du président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva
Félix Tshisekedi et le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva lors d’une rencontre bilatérale, en août 2023 — Photo : Lula Oficial, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le bilan social : des avancées réelles, des promesses en suspens

L’enseignement primaire gratuit, décrété en septembre 2019, est l’une des réalisations phares du premier mandat. Plus de 5 millions d’élèves supplémentaires ont été inscrits, selon les chiffres présidentiels. 1 230 écoles ont été construites dans le cadre du Programme de développement local des 145 territoires.

Élèves souriants dans une salle de classe à Goma, dans l’Est de la RDC
Des élèves dans une salle de classe à Goma, dans l’Est de la RDC — Photo : USAID in Africa, Public domain, via Wikimedia Commons.

En septembre 2023, Tshisekedi lance la gratuité de l’accouchement dans les hôpitaux publics.

Mais les chiffres de l’ONU tempèrent l’enthousiasme : plus de 7 millions d’enfants de 5 à 17 ans restent non scolarisés en 2022. Le taux d’alphabétisation des femmes est inférieur de 22 points à celui des hommes. Les salaires féminins sont 77,3 % inférieurs à ceux des hommes.

Sur le plan économique, la croissance est passée de 1,7 % en 2020 à 8,9 % en 2022. Mais près de 62 % des Congolais — soit environ 60 millions de personnes — vivent toujours avec moins de 2,15 dollars par jour, selon la Banque mondiale. L’inflation a atteint 22 %. Le secteur informel représente 70 % du tissu économique. La RDC ne compte que 3 000 kilomètres de routes bitumées pour 2,3 millions de kilomètres carrés de territoire.

Un homme, une foi, une détermination

Félix Tshisekedi est marié à Denise Nyakeru Tshisekedi. Il est père de cinq enfants. Pentecôtiste, membre des Assemblées de Dieu, il ne cache pas sa foi — elle traverse ses discours, nourrit sa rhétorique du combat spirituel contre les forces du mal qui, selon lui, menacent le Congo.

Issu du peuple Luba, il porte en lui l’histoire du Kasaï et de ses souffrances — l’exil, la persécution, la résistance. Son ancien chef d’état-major Albert Moleka voit dans son parcours une dimension de revanche : « Les Tshisekedis ont eu une vie difficile, et donc pour Félix, ces élections sont une sorte de revanche pour sa famille. »

Quand on lui reproche son manque d’expérience, il répond avec une formule restée célèbre : « Il est vrai que je n’ai pas d’expérience en matière de mauvaise gouvernance ou de pillage de mon pays. Mais j’ai de l’expérience dans le respect des droits de l’homme et des libertés civiles. »

Ce que son parcours nous dit

L’histoire de Félix Tshisekedi n’est pas celle d’un technocrate arrivé au pouvoir par la compétence administrative. Ce n’est pas non plus celle d’un militaire qui s’est emparé du pouvoir par la force. C’est l’histoire d’un héritier qui a dû se construire une légitimité propre dans l’ombre immense de son père — et qui y est parvenu, non sans polémiques, non sans ambiguïtés.

Son premier mandat a été celui de la libération : rupture avec Kabila, constitution d’une majorité propre, ouverture démocratique relative. Son second mandat est celui de l’affirmation : nomination d’une femme à la Primature, tension diplomatique assumée avec le Rwanda, ambitions stratégiques affichées.

Mais la question fondamentale reste ouverte : la RDC, pays aux ressources colossales — plus de la moitié des réserves mondiales de cobalt, un potentiel hydroélectrique unique en Afrique —, parviendra-t-elle, sous sa direction, à transformer sa richesse en bien-être pour ses 100 millions d’habitants ?

La guerre à l’Est n’attend pas. La pauvreté n’attend pas. Les routes ne se construisent pas toutes seules. Mais pour la première fois depuis longtemps, le Congo a un président qui a traversé l’opposition, l’exil, la polémique — et qui est toujours là, debout, à la tête du plus grand pays d’Afrique centrale.

Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, né le 13 juin 1963 à Kinshasa. Président de la République démocratique du Congo depuis le 25 janvier 2019. Réélu le 20 décembre 2023 avec 73,47 % des voix. Membre de l’UDPS-Tshisekedi. Marié à Denise Nyakeru Tshisekedi, cinq enfants. Pentecôtiste. Ancien président de l’Union africaine (2021-2022) et de la SADC (2022-2023). Surnom : Fatshi Béton.

Sources : Wikipédia, BBC Afrique, Actualité.cd, TV5MONDE, DW, Le Monde, International Crisis Group, Banque mondiale, OCHA.


Photo de couverture : Le président Félix Tshisekedi devant le drapeau de la République démocratique du Congo — U.S. Department of State, Public domain, via Wikimedia Commons.